PBE : Faut-il être très créatif pour devenir coiffeur de marque ? Siska von Saxenburg

INTERVIEW. Si la proposition peut être tentante pour un jeune, les coulisses ne sont pas toujours à la hauteur des promesses, avertit Nicolas Jurnjack, dont la carrière internationale de coiffeur studio, l’une des spécialités les plus exigeantes du métier, lui a valu 350 couvertures de magazine, dont 100 pour Vogue. 

Profession bien-être : Est-il valorisant de travailler pour la division coiffure d'une grande marque cosmétique ? 

Nicolas Jurnjack : Tout dépend pour qui ! Tous les grands groupes cosmétiques possèdent des divisions parfum, soins, make-up et coiffure. Mais il faut savoir que tous les employés, du chef de produit au directeur, sont terrifiés à l'idée de se retrouver à la division coiffure. Il s'agit d'un marché difficile à vendre, et bien peu y arrivent. 

S'y retrouver peut également constituer une sorte de punition : on ne vire pas le cadre mais on le transfère à la coiffure... Et oui, c'est une punition. Car on ne peut parler, ressentir, décrire ou comprendre la coiffure que si l'on est soi-même coiffeur. Le maquillage est nettement plus facile, car les textures des fards n'ont rien à voir avec la structure vivante du cheveu.  

Cela donne parfois des résultats surprenants. Bien souvent, en tant que coiffeur d'une marque, vous allez vous retrouver face à un jeune diplômé d'école de commerce, qui va vous parler de coiffure dans tous les sens, comme un expert. Sauf qu'il ne fait que répéter des synthèses réalisées par d'autres.

Pénétrés de leur importance, car ils manient des budgets énormes sur des campagnes de publicités, ces fraîchement diplômés, qui finissent par tous se ressembler, peuvent arriver sur un shooting, avec leur assistante et de vous dire : «Ça va, la frange, là ?»… Ou toute autre réplique sans rapport avec la coiffure que vous venez de réaliser. C'est absurde, mais cela suffit pour semer la panique dans l'agence de pub chargée de la campagne et du personnel sur le set.

C'est un problème d'incompétence ?

Pas seulement. On sent qu'ils se moquent absolument du sujet et qu'ils seraient tout aussi à l'aise, voire plus, en travaillant sur la stratégie de Saint Maclou, des Galeries Lafayette ou des taxis G7 ! Il faut comprendre que l'industrie cosmétique draine d'énormes budgets, qui, forcément, attirent la convoitise des uns et des autres. Mais, curieusement, sur les sommes allouées aux agences de publicités, qui donnent souvent le vertige, moins de 10% sont consacrés à la création. Et parfois, c'est beaucoup moins !

Et de plus en plus, on demande au coiffeur free-lance de réaliser en plus des «moodboards», un cahier de tendances pour préparer les prochaines prises de vues de la campagne. Or, l'agence et le client disposent déjà de dizaines d'intervenants payés pour faire ce même travail tous les jours.

Et la création dans tout cela ?

Le problème, c'est que rien n'est pensé pour du beau, de l'émotionnel, du sensible ou, simplement, un sentiment de joie de vivre et de bien-être. Trop de monde, trop d'avis contraires, trop d'égo, trop de gens qui cherchent à justifier leur salaire sans compétences en coiffure ! Cela finit toujours en gros cheveux qui brillent ou gonflent grâce au produit miracle, proposé par la marque, comme on en voit à tous les coins de rue et à tous les abris de bus. La seule boussole indicatrice du groupe reste le chiffre à réaliser.

Faut-il être très créatif pour devenir coiffeur de marque ? 

Détrompez-vous. Evidemment, sur certaines campagnes internationales, le groupe va mettre le prix en prenant du très lourd en coiffeur. Mais ces contrats-là sont rares. Dans l'ensemble, les groupes cosmétiques préfèrent les profils moyens. Cela n'enlève rien à leur savoir-faire, je ne veux pas dénigrer mes confrères. Mais trop de charisme et trop de notoriété deviennent très vite, pour le groupe, synonymes de danger, car une telle personnalité est difficile à contrôler. C'est contraire à leur philosophie !

En travaillant avec un groupe, vous apprenez vite que personne n'est irremplaçable. Ne serait-ce qu'au niveau des équipes internes. Il n'est pas rare, au cours d'une campagne d'un an avec plusieurs prises de vues, de se retrouver face à trois responsables différents en cours d'années. Et ça, c'est pour les salariés. Je vous laisse imaginer la longévité au sein du groupe pour un consultant externe !

Les marques ont pourtant beaucoup d'ambassadeurs...

Ambassadeur ne veut rien dire. Il suffit d'avoir la marque en salon pour être qualifié tel quel ! En fait, vous travaillez un peu comme un employé en relations publique pour le groupe. Et ce dernier est toujours en recherche de nouvelles recrues, plus jeunes, moins chers, avec plus d'énergie, et j'en passe. Ce n'est pas votre profil qu'ils veulent, si tant est que vous en ayez un. Ils recrutent sur le terrain, sur des milliers de coiffeurs possédant leur marque ou des chaines de salon, indépendants ou autres, les candidats sont toujours là.

Bref, coiffeur pour une grande marque n'a pas de réel intérêt ?

Je n'ai pas dit cela ! J'estime que cela peut être intéressant pour un coiffeur de salon qui a envie d'élargir un peu son univers. Il trouvera son avantage à être proche d'un grand groupe et de son actualité. Pour un salon, je ne vois pas comment éviter le soutien d'un groupe, à moins de fabriquer soi-même ses produits dans son jardin !  

Et pour un coiffeur qui ne se destine qu'au studio ?

Là encore, la collaboration avec un groupe vous apprendra le marketing à un très haut niveau. Vous saisirez le pourquoi des stratégies, le marché global de la cosmétique, ainsi qu’à construire votre vision de la communication et à être constamment dans les tendances. 
Propos recueillis par Siska von Saxenburg. 

 
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